Wikileaks, Julian Assange et gilets jaunes

Wikileaks, Julian Assange et gilets jaunes

Honnie tantôt à droite, tantôt à gauche (et toujours pour de mauvaises raisons), Wikileaks fut le premier grand acte de résistance journalistique à l’orwellisation des esprits. Partout où il y aura des lanceurs d’alerte, il y aura besoin d’un, ou plusieurs, Wikileaks. Grâce à eux, et aux lanceurs d’alerte anonymes, nous avons les preuves de ce que nous ressentions confusément : que le monde que l’on nous présente est en grande partie factice et sa narrative contrôlée massivement par et pour des psychopathes.


« La loi est la conséquence de la communication entre les gens. Les lois votées par les parlements sont le résultat d’échanges entre citoyens et élus, qui décident de ce qui doit être fait ou pas. Les gens qui communiquent entre eux réglementent nos vies. Si la loi est en charge de la liberté d’expression ou du droit à la communication, alors la loi est en charge de la loi. C’est la loi qui régule la loi, ce qui par essence est malsain. Il faut donc des mécanismes de régulations externes. Ces mécanismes sont représentés par le corps politique, par des gens qui communiquent, s’expriment, dénoncent ou encouragent. C’est ce qui crée les constitutions, les lois et les gouvernements. On ne peut accepter que des gouvernements et des parlements s’autorégulent eux-mêmes, ils doivent être régulés par le peuple qui ne peut le faire que s’il comprend ce qui se passe dans le monde. Et cette compréhension passe par la communication. »

Julian Assange, journaliste primé, co-fondateur et ancien rédacteur en chef de Wikileaks. Réfugié dans l’ambassade d’Equateur à Londres depuis 2012 pour échapper à une extradition politique vers les Etats-Unis. Coupé du monde extérieur depuis août 2018. Nominé pour le prix Nobel de la Paix 2019.

Le 23 février 2019 marque son 3000ème jour de détention arbitraire, sans charges.

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Ca commence en novembre 2018 par l’appel poignant d’une mère pour son fils. Le ton est ferme, le rythme soutenu. Sa détermination transparaît à chaque mot car certains de ces mots, elle les a déjà répétés cent fois, mille fois, depuis des années. Mais d’autres sont tristement nouveaux, comme « sa santé s’est sérieusement détériorée » ou « sa vie est en danger ».

Mais je vais trop vite. En réalité, ça commence bien plus tôt, avec une vidéo rendue publique le 5 avril 2008. Les images sont granuleuses, en noir et blanc. La scène est filmée par la caméra d’un hélicoptère de combat américain, à Bagdad. On entend les voix des pilotes. L’appareil vise un groupe de piétons dans une rue, engagés dans une conversation. L’ordre est donné. Les tirs partent. Les hommes tombent. A terre, ils sont mitraillés de nouveau. Un journaliste américain de l’agence de presse Reuters et une dizaine de civils viennent d’être massacrés. Les pilotes poussent des cris de joie. Les images font le tour de la terre. Certains d’entre nous s’en souviennent encore.

Une petite société de presse venait de jeter son premier gros pavé dans la mare. Elle s’appelle Sunshine Press, mais vous la connaissez probablement mieux sous le nom de son site, Wikileaks. Sa mission se résume ainsi : « WikiLeaks se spécialise dans l’analyse et la publication en masse d’importants documents officiels censurés ou en accès restreint concernant la guerre, l’espionnage et la corruption. »

Le moyen pour y parvenir est astucieusement simple : à l’ère de l’internet, offrir aux lanceurs d’alerte le moyen de charger des documents, tout en leur garantissant l’anonymat le plus strict. En retour, Wikileaks garantit l’authenticité des documents. A ce jour, Wikileaks en a publié plus de 10 millions, soit infiniment plus que toute la presse écrite réunie de la planète. Pas un seul n’a vu son authenticité remise en cause, ce qui constitue probablement un cas unique dans toute l’histoire de la presse. Et tous sont accessibles via le site, offerts au public, aux journalistes et aux historiens, présents et futurs.

Ce que ces documents révèlent, à l’instar de la vidéo mentionnée ci-dessus, c’est la noirceur, la noirceur « officielle » des puissants. La noirceur contenue dans leurs courriels échangés en privé, loin des yeux du public – qu’ils sont censés représenter. Celle contenue dans des mémos internes, des comptes-rendus de réunions « stratégiques » de ministères et d’entreprises privées aux pouvoirs et prérogatives exorbitants. Celle des zones de non-droit, des prisons clandestines, des crimes de guerre étouffés et impunis, celle des « guerres humanitaires », celle des manuels de torture. Celle des accords de libre-échange négociés en secret. Celle des plans et autres feuilles de route de déstabilisation. Celle des services de renseignement et de leur emprise sans cesse grandissante sur les politiques et nos vies privées. Tout est là, pour qui veut bien l’examiner.

Comme à chaque fois que Wikileaks ou Julian Assange sont mentionnés, il convient de rétablir certaines vérités face aux contre-vérités, calomnies et même diffamations que les médias, par touches successives au cours des dix dernières années, ont commencé d’abord à semer, puis ont ensuite réussi à imposer, dans les esprits.

Wikileaks fut fondée en 2006 et rendue publique en 2007. Son succès fut foudroyant. Son slogan est « We Open Governments » [ ce qui pourrait se traduirait librement par "Nous révélons le fonctionnement interne des gouvernements” ]. Certains la définissent comme « l’agence de renseignement du grand public ». Parmi les citations les plus souvent relayées, on trouve celle-ci : « si les guerres peuvent être déclenchées par des mensonges, la paix peut être imposée par la vérité ». En ce sens, Wikileaks pourrait être qualifiée comme l’organisation pacifiste suprême.

En tant que co-fondateur et rédacteur-en-chef, Julian Assange, qui est Australien, deviendra la figure publique et emblématique de l’organisation.

De publication en publication, Wikileaks acquiert une notoriété planétaire. En 2010, afin de donner un impact maximum et ses publications, et soucieuse de ne pas commettre d’impair en publiant une masse de documents non révisés, elle offre et obtient la collaboration des plus grandes organes de presse à travers le monde (Le MondeThe GuardianThe New York TimesDer Spiegel…) – sans doute trop heureuses de pouvoir redorer leurs blasons sérieusement entachés par la couverture des guerres US contre l’Irak et l’Afghanistan.

L’année 2010 verra les publications successives de « Afghan War Diary » (91.000 documents), de « Iraqi War Logs » (392.000 documents) et de « Cablegate » (250.000 câbles diplomatiques US).

Mais l’année 2010 allait être à la fois l’apogée de Wikileaks et le début de la trahison, car l’idylle entre la « grande presse » et Wikileaks ne durera au final que quelques mois. Le temps pour la « grande » presse de comprendre que Wikileaks ne pouvait être ni récupérée, ni contrôlée, ni manipulée, et surtout qu’elle ne jouait pas dans la même ligue. Avec Wikileaks, il allait y en avoir pour tout le monde et pour tous les goûts. Des lignes rouges non-déclarées allaient être franchies. Et les principales autorités à avoir été exposées par les révélations de Wikileaks, celles des Etats-Unis, avaient déjà commencé leur opération de vengeance.

Les déclarations menaçantes se succédent. Une inculpation « secrète » et « sous scellés » contre le rédacteur en chef de Wikileaks est préparée aux Etats-Unis. Des appels à son assassinat sont publiquement formulés par de hauts responsables politiques.

Les criminels exposés et dénoncés par Wikileaks préparaient leur revanche et la « grande presse » entendit le message et ferma la parenthèse Wikileaks. La « grande presse », avec le quotidien « libéral » The Guardianen tête, allait préparer l’opération « tuez le messager » pour faire oublier le message. Oubliée, la solidarité de la profession avec un des siens. Oubliées, les présomptions d’innocence. Oubliés, la vérification des faits. Oubliée, la « lutte contre les fake news ». Dans cette affaire-ci, comme dans d’autres, tous les principes affichés par les « grands » médias seront piétinés les uns après les autres, à la grande, très grande, satisfaction des psychopathes du monde entier. Oubliés aussi les crimes révélés. D’ailleurs, qui en parle encore, et qui a été puni ?

Et c’est ainsi que le rédacteur-en-chef de l’organe de presse le plus innovateur et radical du XXIe siècle se retrouve privé de liberté depuis 2010 et piégé dans l’ambassade de l’Equateur à Londres depuis 2012. Sans accès à l’air libre, sans accès aux soins. Abandonné par l’Australie, coincé par la Grande-Bretagne et guetté par les Etats-Unis. Protégé encore (mais pour combien de temps ?) par le nouveau gouvernement équatorien qui ne cache pas son désir de se débarrasser – de gré ou de force – de son hôte devenu encombrant pour ses relations avec les Etats-Unis.

Au cas où vous vous poseriez la question, Wikileaks n’a jamais cessé de publier [v[voir ici et ici]Dans le genre « plus on prend des coups, et plus on en rend », ils n’ont pas froid aux yeux. Et pour cause : plus nos vies privées sont violées, plus nos libertés sont rognées, plus la répression contre la dissidence est sévère et plus les pouvoirs agissent dans l’opacité, prétendent au secret et bénéficient de l’impunité.

Julian Assange répond que l’information ne doit plus être un privilège. Que la gouvernance dans le secret est une forme d’oppression. Qu’un peuple mieux informé est un peuple plus libre. Que c’est en dénonçant les injustices que l’on obtient plus de justice.

Honnie tantôt à droite, tantôt à gauche (et toujours pour de mauvaises raisons), Wikileaks fut le premier grand acte de résistance journalistique à l’orwellisation des esprits. Partout où il y aura des lanceurs d’alerte, il y aura besoin d’un, ou plusieurs, Wikileaks. Grâce à eux, et aux lanceurs d’alerte anonymes, nous avons les preuves de ce que nous ressentions confusément : que le monde que l’on nous présente est en grande partie factice et sa narrative contrôlée massivement par et pour des psychopathes.

Mais j’étais en train de vous parler de l’appel d’une mère. Son fils est en danger. Sans lumière du jour et sans soins depuis 2012, sa santé décline. Julian Assange a été mis en quarantaine par la « grande » presse mais il ne tient qu’à nous de montrer que s’il est isolé, il est loin d’être seul. Si Julian Assange pouvait sortir en homme libre, ce serait assurément avec le poing levé et revêtu d’un gilet jaune.

Viktor Dedaj
« plus ça devient évident et plus on y pense »

Source: Le Grand Soir

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